Manel Bouabidi

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Découverte de l'Ordinaire,
Amar MERIECH, 1993
Par Manel BOUABIDI


Je ne suis pas unique dans ce monde
Avant moi,
Des philosophes, des poètes et des artistes sont venus
Éclairer ma voie
Il en viendra de plus illustres que moi
Et leur réputation couvrira mes paroles
Ceci
Ne m'attriste pas
Mais plutôt
Me procure une fierté absolue
Puisque je suis un homme ordinaire


Découvrir l'ordinaire, à savoir révéler ce qui est par définition ostensible, n'est peut-être pas la suprême ambition d'un lecteur en quête de quelques nouveaux « mondes possibles ». Il nous est parfois arrivé de longuement chercher la réponse alors qu'elle résidait simplement dans notre quotidien ordinaire, présentant une nature d'une évidence flagrante. L'esprit se perd dans la recherche complexe d’échappatoires et de remèdes au risque de s'égarer sur des sentiers vaniteux. Lorsque placé sous les yeux, l'objet ne frappe pas les regards. Ainsi, on peut voir, dans ce titre aussi bien que dans les premiers vers du recueil, une invitation à explorer ce qui, quoique censément accessible, s'avère peu évident.

Rédigé en 1993 alors que la guerre civile battait son plein en Algérie, le recueil d'Amar MERIECH s'offre tout simplement comme un hymne à la Vie. Il semblerait que celle-ci tire toute son essence « ici et maintenant », non pas en succombant à l'appel enchanteur de la fortune ni en se livrant aux questions sans issue mais en cédant à l'ivresse de l'Amour et en affranchissant l'enfant qui est en chacun.
Ainsi, le lecteur ne pourrait rester insensible à cette teinte festive relative à un univers juvénile voire enfantin qui se transforme, paradoxalement, en une quête existentialiste ou du moins en une philosophie de vie :


Je joue encore avec l'argile
Je grave toujours nos deux initiales sur les roches
Je dessine un cœur transpercé de deux flèches et saignant
Je suis encore un enfant, et
Tu es toujours adolescente
Quoique tu sois devenue maîtresse.

Découverte de l'ordinaire peut se lire, par ailleurs, comme le manifeste d'une nouvelle approche poétique qui s’affranchit des limites étriquées de la poésie arabe classique en général et algérienne en particulier. Les événements qui ont secoué l'Algérie n'ont pas été sans démolir le canevas culturel de l'auteur qui décide donc de s'extirper de la masse comme il l'exprime explicitement dans son poème « Scrabble » :

A présent
Comme j'ai découvert le secret latent de la comédie
J'émerge
Car les autres sont du temps perdu.


Aussi bien au niveau du thème que du style, les poèmes d'Amar MERIECH sont indéniablement le fruit d'une réflexion approfondie rompant avec les modèles littéraires révolus et annonçant une expérience novatrice non seulement par rapport à la poésie algérienne mais aussi à celle de l'auteur lui-même. Le public arabophone n'est en effet pas accoutumé à une poésie de la « fête ». Si l'on veut caricaturer nous dirions même qu'un bon auteur se mesure à la quantité de larmes qu'il fait couler. Le grand écrivain tunisien Mahmoud MESSADI ira jusqu'à affirmer « La littérature ne peut être que tragédie, sinon rien ».

La concision des vers, la récurrence des néologismes, la simplicité du vocabulaire et l'usage d'une terminologie prosaïque où « les gènes », « les électrons » et « les circuits intégrés » prennent place dans un poème, font de ce recueil une véritable aventure pour un public de lecteurs et de critiques conditionné par une littérature morose et canonique spécifique à l'époque.

Découverte de l'ordinaire est par excellence une œuvre de l'émancipation et de la « fête perpétuelle » où s'affirme l'individu comme une entité à part entière, sont mises à l'écart certitudes et réponses pour laisser libre cours aux « presque bonnes questions », sont largués « les insignes de la guerre » au profit des « volcans de la joie », sont démasquées les apparences au nom d'un Amour sincère, en peu de mots, une œuvre où la Vérité fait place à l'Illusion.


Manel BOUABIDI
Paris le 15 juillet 2015